samedi 10 octobre 2026

La Grande Barbacane et le chemin couvert

 

LA GRANDE BARBACANE ET LE CHEMIN COUVERT

                                                   un article de JP Oppinger

Au XIII° siècle, une grande barbacane circulaire a été construite sur un espace situé en contre-bas de la Cité, du côté de l’Aude. Un passage couvert conduisait de lices situées sous le château jusqu’à la barbacane.

Cet ouvrage défensif a été démoli en 1821 et, à son emplacement, on trouve aujourd’hui l’église St. Gimer du milieu du XIX° siècle.

 

La première référence concernant cette barbacane se trouve dans le

RAPPORT ADRESSE A LA REINE BLANCHE PAR GUILLAUME DES ORMES,

SENECHAL DE CARCASSONNE Fait à Carcassonne, le 13 octobre 1240

Extrait :

« D’un autre côté, entre le pont et la barbacane du château, se logèrent Pierre de Fenouillet et Renaud du Puy, Guillaume Fort, Pierre de la Tour et beaucoup d’autres de Carcassonne. Aux deux endroits, ils avaient tant d’arbalétriers, que personne ne pouvait sortir de la ville.

Ensuite ils dressèrent un mangonneau contre notre barbacane ; et nous, nous dressâmes aussitôt dans la barbacane une pierrière turque très-bonne, qui lançait des projectiles vers ledit mangonneau et autour de lui ; de sorte que, quand ils voulaient tirer contre nous, et qu’ils voyaient mouvoir la perche de notre pierrière, ils s’enfuyaient et abandonnaient entièrement leur mangonneau ; et là ils firent des fossés et des palis. Nous aussi, chaque fois que nous faisions jouer la pierrière, nous nous retirions de ce lieu, parce que nous ne pouvions aller à eux, à cause des fossés, des carreaux et des puits qui se trouvaient là. »

 

Ce rapport est la première source parlant d’une « barbacane sous le château » qui, en plus, était assez grande pour y placer une pierrière, pièce d’artillerie contemporaine avec des dimensions assez importantes. Ces caractéristiques pourraient bien correspondre à la  grande barbacane circulaire mais il n’y a aucune preuve.

 


Le plus ancien des nombreux documents qui représentent tous une barbacane circulaire, est une vue cavalière des deux villes, datant de 1462. Ceci est valable encore pour le cadastre napoléonien de 1809.

 


 


En 1878, Viollet-le-Duc décrit la barbacane :

« Elle était percée de deux rangs de meurtrières et était   un chemin de ronde crénelé aves des hourds. Elle n’était point couverte, sa grande étendue ne le permettait guère, mais devait posséder à l’intérieur des galeries de bois facilitant l’accès au meurtrières et formant un abri pour les défenseurs. La porte était percée dans l’angle rentrant, côté du nord, sur le flanc de la grande caponnière qui monte à la Cité. »

Et il ajoute :

« Je n’ai pu retrouver, en fouillant assez profondément, que ses fondations et ses premiers assises, ce qui permettait seulement de reconnaître exactement et sa place et son diamètre. » [La cité de Carcassonne (Aude) p.70].

Cette information confirme l’existence de structures de la Barbacane à l’époque. Est-ce qu’il les a découverts lors du chantier de l’église ? Toujours est-il que, dans son Essai sur l’architecture militaire au Moyen Âge [1854, p.53], il propose une restitution idéale de la barbacane.



Mais finalement, ce n’est que la restitution du chemin couvert qui sera réalisée.

 



Deux rapports de l’INRAP permettent de savoir exactement où on en est avec ce qui nous reste aujourd’hui de l’œuvre originale ; ici les extraits significatifs :

1)    INRAP Diagnostic archéologique D130800_BD, avril 2022, « Place St-Gimer et montée porte d’Aude » Conclusion

« Malgré la faible surface d’intervention possible, nous pouvons conclure qu’il ne reste rien sous la place St-Gimer de la barbacane médiévale qui occupait l’espace jusqu’au début du XIXe siècle. En effet, cet ouvrage majeur de la défense carcassonnaise a été démoli en 1816 et ses matériaux vendus à l’encan. La construction de l’église St-Gimer vers 1850 parachèvera le travail de démolition par un décaissement préalable de tout l’espace. De ce fait, ce n’est qu’au ras de la jonction avec les murs du chemin fortifié qui monte jusqu’aux lices de la Cité que quelques mètres carrés semblent préservés. Le sondage effectué à cet emplacement a livré le soubassement d’une ouverture qui pourrait être celle qui faisait communiquer la tour avec le chemin. En revanche, la question de la chronologie n’a pas été tranchée faute d’indices et un doute subsiste encore sur ce qui est en place et ancien de ce qui pourrait être restauré. Heureusement, le diagnostic qui sera réalisé sur l’ensemble du chemin fortifié, la «caponnière», devrait permettre de compléter ces données. Il sera particulièrement intéressant de reprendre notre sondage pour l’élargir vers l’est dans la montée du chemin et mettre ainsi en exergue la totalité de la largeur du mur supposé seuil de l’ouverture de la tour. »

 

2) INRAP Diagnostic archéologique D143310_BD, juillet 2024, « CARCASSONNE (11) CITE - CAPONNIERE OUEST »           [Dans ce rapport, le chemin couvert est appelé « caponnière »]

« La réédification de la Cité permet à Viollet-Le-Duc d’étudier tout le système défensif et donc naturellement la barbacane et la caponnière qu’il décrit en 1850 longuement dans son livre « La cité de Carcassonne . »

…

Toutefois, bien que riche en enseignement, cette description soulève de nombreuses questions. Au sujet du chemin fortifié, Viollet-Le-Duc relève un rétrécissement en « entonnoir » au niveau de l’articulation entre la barbacane et le tronçon bas de la caponnière (noté section E sur le plan). A contrario, le cadastre de 1809 dessine clairement à cet endroit des courtines parallèles, le resserrement s’inscrivant plutôt à la hauteur de la traverse qui mène aux lices (noté C sur le plan), ce qui interroge sur les observations menées à cette époque par le maître d’ouvrage. Pareillement, des « rampes fortifiées » sont supposées parcourir l’entièreté de la caponnière d’après Viollet-Le-Duc et la restitution qu’il en fait montre en effet un passage jalonné de murs de refend pourvus d’archères. Ces fortifications intermédiaires esquissent ainsi un enchaînement de chicanes censées ralentir la progression des assaillants. Ces aménagements ne sont toutefois plus réellement visibles de nos jours, à l’exception de quelques maçonneries indéterminées soutenant des levées de terre, et le diagnostic avait pour but de confirmer leur hypothétique matérialité. »

 


 Synthèse

« L’édification de la caponnière en tant que telle se substitue à cette période d’extraction. Il se dessine alors les premiers organes défensifs, avec une porte contrôlant l’accès ainsi que les différentes élévations protégeant le chemin jusqu’à la barbacane. Le bâti pourrait participer à cette protection et représenter l’ultime vestige d’une hypothétique première ligne de défense relevée par Viollet-Le-Duc. Cependant, les premiers résultats de ce diagnostic ne permettent pas d’en juger, en dépit des traces d’un arrachement repéré sur le côté opposé contre la fortification orientale qui constitue le soubassement des lices à cette hauteur. Cette immense campagne de construction a laissé également des traces enfouies puisque plusieurs niveaux de circulation ont été mis au jour durant nos investigations, parfois indiqués par le simple piétinement du sommet de certains remblais. »

« Consécutivement aux aménagements militaires, le tronçon (nord/sud) de la caponnière est exhaussé dans le but d’accueillir un sol pavé. Observé uniquement dans les sondages localisés en haut du dénivelé, cette calade est relativement bien préservée, la courtine occidentale (orientée nord/sud), par son positionnement perpendiculaire à la pente ayant favorisé la préservation de cette accumulation sédimentaire. »

« Toutefois, le grès de Carcassonne a mal résisté au temps. Sa face en parement a subi de multiples altérations, annihilant dans le même geste un éventuel bossage. La prudence reste donc de mise et une fouille à plus large échelle devrait s’employer à dégager le bâti à la recherche de ces indices de taille. »

Donc en attendant, contentons nous à admirer les vestiges du chemin couvert comme nous les avons devant les yeux …


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