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mercredi 30 décembre 2015
mardi 13 novembre 2012
Louis ARAGON
Je remercie Mme Sylvie DAVID et Mr CARO de m’avoir
autorisé à publier un texte dont voici quelques extraits. Aujourd’hui :"A l’heure où certains de nos gouvernants tentent d’édulcorer l’histoire, il
nous semble important d’entretenir la mémoire authentique fondée sur des faits
établis et vérifiables"
Août
– Décembre 1940, Aragon et Elsa s’établissent à Carcassonne, route Minervoise
où ils sont hébergés .
Elsa et Louis
organisent ici la résistance intellectuelle face à la barbarie nazie et à leurs
complices collaborateurs zélés. C’est ici, à Carcassonne où Aragon voulait rejoindre
Gallimard, qui possédait une propriété à Azille et Villalier, que pour quelques
droits d’auteur, le couple vécut jusqu’en Décembre. Car, Aragon comme Elsa
n’ont plus aucun revenu, sont coupés de pratiquement tout ce qui faisait leur
vie jusqu’en Mai 1940, à l’instar de ce qu’ont vécu de très nombreuses personnes
dans un pays désorienté, maintenant dépecé et livré à l’arbitraire vychiste et
nazie. Là, dans la cuisine, Pierre Seghers à qui avait été donné rendez-vous,
et Aragon se mettent d’accord sur la stratégie à adopter pour déjouer les
censures nazies et pétainistes Là, sur la toile cirée de la cuisine, que Aragon
remet à Pierre Seghers plus de la moitié des poèmes du futur « Crève-coeur »
écrits dans les Flandres, à Dunkerque, à Varetz.
C’est
ici, du fond du désespoir atteint qu’Elsa dit : « Les douleurs ne se ressemblent
pas, varient à l’infini. Ainsi le sombre malheur que nous éprouvâmes, à
Carcassonne, aux derniers mois de 1940 ne ressemblait-il à aucune des peines jusque-là
connues. Une mélancolie comme l’immobile eau noire du canal, noire comme les
cyprès de cette ville. La citadelle croulante et factice…Le vent. Et notre seul
havre, la chambre obscure de Joé Bousquet, son corps paralysé, décharné, étendu
là depuis la guerre de 1914, Joé Bousquet, seule lumière, seule âme de cette
ville aux portes closes, inhumaine. Non, il y avait aussi notre logeuse, une
vieille demoiselle qui s’était prise d’affection pour nous, et de nous voir si
démunis, ne sachant qu’entreprendre, qui était prête à acheter une épicerie
pour nous en confier la gérance… ».
C’est donc ici qu’Aragon a lu à Jean et Germaine
Paulhan « Les lilas et les roses » qu’il venait d’écrire à Javerlhac en
Dordogne. Jean Paulhan va transcrire ce poème de mémoire et le donner au
Figaro, dans son numéro du 21 Septembre 1940 et du 28 (version corrigée) Le
2.09.1940 : Le général Weygand décerne officiellement à Aragon la « médaille
militaire » et la « croix de guerre avec palme ». Joé Bousquet décide d’honorer
Louis Aragon et charge Pierre et Maria Sire d’organiser un dîner. Maria et
Pierre Sire « trouvent » deux poulets et reçoivent Joé Bousquet, Louis Aragon
et Elsa Triolet, les Nelli, ceci dans leur maison, 18 rue Porte d’Aude à la
Cité. Au cours de la soirée Joé Bousquet officie. Il utilise sa propre croix de
guerre 1918) qu’il épingle sur la veste de Louis Aragon.
(témoignage recueilli
par Sylvie David auprès de son père Henri Tort-Noguès. Transmission orale).
10.10.1940 : Mise
au point par Aragon et Paulhan d’une sorte de code secret pour déjouer la
censure.
27.11.1940 : Aragon
et Elsa vont à Périgueux revoir Léon Moussinac, mis en liberté provisoire, et
sa femme Jeanne. Moussinac note dans son journal : « Départ d’Aragon et Elsa
Triolet. Nous avons passé ensemble cinq jours inoubliables. Enfin, parler
librement. Rien n’est mort. Ni la France, ni la poésie, ni l’amitié. Nous
vivons désormais les temps du sang et de l’espérance. Aragon du crève-coeur,
Elsa des Mille regrets, vos lectures m’ont dispensé cet air sans quoi je ne
peux pas respirer. Votre affection m’a refait ».
13.12. 1940 :
Aragon a été malade ; il séjourne toujours à Carcassonne. Deuxième moitié de
décembre 1940 : Aragon et Elsa font le voyage de Villeneuve-lès-Avignon pour se
rendre chez Pierre Seghers. Aragon y écrit son article « Saint-Pol-Roux ou
l’espoir » qui paraîtra dans Poésie 41, n°2, décembre
1940-janvier 1941.
Ce n’est qu’au
31.12.1940 qu’Aragon et Elsa déménagent à Nice et s’installent dans l’hôtel meublé
Célimène, 63 rue de France. Claude :
« Dès Carcassonne
écrit Sadoul, Aragon avait établi un plan de résistance littéraire « légale ».
Son difficile combat durant la « drôle de guerre » lui avait prouvé qu’il
pouvait continuer d’exprimer ses sentiments profonds par ses vers. Dans les
nouvelles conditions créées par la défaite, l’occupation hitlérienne, le gouvernement
Pétain, les censures de la Gestapo et de Vichy, il fallait organiser«
légalement », par le moyen de la poésie, un mouvement de résistance littéraire qui
utiliserait avec la fiction et les contradictions de « la zone libre » toutes
les publications les plus diverses . « C’est la transposition, dans les
conditions de l’après défaite de la stratégie dada et surréaliste d’avant 1924.
Prendre appui sur les failles de l’adversaire pour faire passer la subversion »
.nous dit Pierre Daix dans « Aragon ». A l’heure où certains de nos gouvernants tentent
d’édulcorer l’histoire, il nous semble important d’entretenir la mémoire
authentique, fondée sur des faits établis, vérifiables : Aragon et Elsa furent
carcassonnais et nous osons penser que notre pays carcassonnais a été pour
quelque chose dans la capacité de résistance de notre peuple, comme en
témoignent les références explicites contenues dans les poèmes écrits ici.
Enfin, Aragon nous
fournit ici un bel exemple de résistance intellectuelle à l’inversion des
valeurs à laquelle Vichy ce livrait au même moment (voulant faire retomber sur
le peuple son propre défaitisme, ses propres abandons), et ceci sans attendre
quelque mot d’ordre venu « d’en haut », d’autant plus qu’Aragon était coupé de
la direction du PCF depuis la mobilisation, puis la « drôle de guerre », puis
la capitulation pétainiste. Puissions-nous, dans ces jours où toutes
résistances aux volontés du pouvoir de nous soumettre aux dictats des
puissances financières sont assimilées à des comportements réactionnaires, à
des injures que nous ferions au « progrès », puissions-nous renouer avec
l’esprit de résistance qui anima, dès les premiers jours de l’été 1940, tant et
tant de nos mères et pères à qui parla le poète.
Poèmes de Louis Aragon
Poèmes écrits à CARCASSONNE en Septembre/Octobre 1940
Richard II Quarante, écrit
à Carcassonne en septembre 1940
Et je ressemble à ce monarque
Plus malheureux que le malheur
Qui restait roi de ses douleurs
Vivre
n’est plus qu’un stratagème
Le
vent sait mal sécher les pleursIl faut haïr tout ce que j’aime
Ce que je n’ai plus donnez-leur
Je reste roi de mes douleurs
Deux et deux ne fassent plus quatre
Au Pigeon-Vole des voleurs
Je reste roi de mes douleurs
Que
le soleil meure ou renaisse
Le
ciel a perdu ses couleursTendre Paris de ma jeunesse
Adieu printemps du Quai-aux-fleurs
Je reste roi de mes douleurs
Vos chants sont mis en quarantaine
C’est le règne de l’oiseleur
Je reste roi de mes douleurs
Il
est un temps pour la souffrance
Quand
Jeanne vint à VaucouleursAh coupez en morceaux la France
Le jour avait cette pâleur
Je reste roi de mes douleurs
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Zone libre, écrit à
Carcassonne en Septembre 1940.
Et la cendre blanchit la braise
J’ai bu l’été comme un vin doux
J’ai rêvé pendant ce mois d’Août
Dans un château rose en Corrèze
Qu’était-ce
qui faisait soudain
Un
sanglot lourd dans le jardinUn sourd reproche dans la brise
Ah ne m’éveillez pas trop tôt
Rien qu’un instant de bel canto
Le désespoir démobilise
Il
m’avait un instant semblé
Entendre
au milieu des blésConfusément le bruit des armes
D’où me venait ce grand chagrin
Ni l’œillet ni le romarin
N’ont gardé le parfum des larmes
J’ai
perdu je ne sais comment
Le
noir secret de mon tourmentA son tour l’ombre se démembre
Je cherchais à n’en plus finir
Cette douleur sans souvenir
Quand parut l’aube de septembre
Mon
amour j’étais dans tes bras
Au
dehors quelqu’un murmuraUne vieille chanson de France
Mon mal enfin s’est reconnu
Et son refrain comme un pied nu
Troubla l’eau verte du silence
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Ombres, écrit à
Carcassonne en septembre, octobre 1940,
Ils
contemplaient le grand désastre sans comprendre
D’où
venait le fléau ni d’où venait le ventEt c’est en vain qu’ils interrogeaient les savants
Qui prenaient après coup des mines de Cassandre
Avons-nous attiré la foudre par nos rires
Et le pain renversé qui fait pleurer les anges
N’avons-nous pas cloué la chouette à nos granges
Le crapaud qui chantait je l’ai mis à mourir
Aurais-je profané l’eau qui descend des neiges
En menant les chevaux boire à leur mare bleue
En août lorsque ce sont des étoiles qu’il pleut
Qui vous formula des souhaits sacrilèges
La malédiction des échelles franchies
Devra-t-elle toujours peser sur nos épaules
Nos vignes nos enfants nos rêves nos troupeaux
La colère du ciel peut-elle être fléchie
Ils regardent la nue ainsi que des sauvages
Et s’étonnent de voir voler chose insensée
Sous l’aile des oiseaux leurs couleurs offensées
Sans savoir déchiffrer l’énigme ou le présage
Nostradamus Cagliostro le Grand Albert
Sont leur refuge d’ombre et leur abêtissoir
Ils vont leur demander remède pour surseoir
Au malheur étoilé des miroirs qui tombèrent
Leur sang ressemble au vin mauvais des mauvaises années
Ils prétendent avoir mangé trop de mensonges
Ils ont l’air d’avoir égaré la clef des songes
Le téléphone échappe à leurs mains consternées
A leurs poignets ils ne liront plus jamais l’heure
Reniant le monde moderne et les machines
Eux qui croyaient avoir la muraille de Chine
Entre la grande peste et leurs bateaux à fleurs
Quelle conjugaison des astres aux naissances
Expliquerait leur nudité leur dénuement
Et ces chemins déserts de belle au bois dormant
Sous la dérision des pompes à essence
Dans le trouble sacré qu’enfantent leurs remords
Tout ce qu’ils ont appris leur paraît misérable
Ils doutent du soleil quand l sort les accable
Ils doutent de l’amour pour avoir vu la mort
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Les croisés
Reine des cours d’amour ô
princesse incertaine
C’est à toi que rêvaient les
mourants au désertBeaux fils désespérés qui pour toi se croisèrent
Eléonore Eléonore d’Aquitaine
Elle avait inventé pour le coeur fou des sages
Tous les crucifiements d’un cérémonial
Ce n’est pas pour si peu qu’on l’excommunia
Livide au milieu de la fuite des pages
Mais ses adorateurs barons et troubadours
Se souvinrent d’avoir suivi Pierre l’Ermite
Chevaliers perdus de la Reine maudite
Avec ses lévriers ses lions et ses ours
Ils se souvinrent du frisson sous les grands chênes
Dans la ville romane où Pierre leur parlait
Vézelay Vézelay Vézelay Vézelay
Et ses manches semblaient lourdes du poids des chaînes
Le Saint Sépulcre alors n’était rien pour eux
Ecoutaient-ils les mots des lèvres diaphanes
Qu’ils y mêlaient un jeu terriblement profane
Amoureux amoureux amoureux amoureux
Ah quand ils entendaient dire La Terre Sainte
S’ils joignaient leurs clameurs aux cris fanatisés
C’est qu’aux mots les plus purs il pleuvait des baisers
Et son absence encore au silence était peinte
Le clair-obscur jetait sur sa robe un damier
L’écho blasphémateur répétait je vous aime
Quand le prédicateur disait Jérusalem
Et ses yeux s’éclairaient comme un vol de ramiers
Plus tard plus tard la démente aventure
Dont j’aime autant ne pas parler comme vous faites
Parce que j’ai le coeur plein d’une autre défaite
A laquelle il n’y a pas de delateur
Plus tard plus tard quand la souveraine bannie
Eut quitté son palais de France et ses amours
Ils trouvèrent la mémoire de ces jours
Et les mots passionnés de leurs litanies
Eveillèrent la rime inverse des paroles
Du prêcheur noir et blanc qu’ils avaient bafoué
La croix a pris pour eux un sens inavoué
Sans crime on peut nommer Sang-du-Christ les giroles
Mais ce ne fut enfin que dans quelque Syrie
Qu’ils comprirent vraiment les vocables sonores
Et blessés à mourir surent qu’Eléonore
C’était ton nom Liberté Liberté chérie
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